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Quartier Livre

Projet régional de lutte contre l'illettrisme dans les prisons bretonnes

La fin de la résidence d’auteure filmée par Armor TV

Vendredi 3 juin a eu lieu la dernière rencontre des détenus avec Laurence Vilaine dans le cadre de la résidence d’écrivain qui l’a amenée à passer 6 semaines au sein de la Maison d’arrêt, pour des ateliers d’écriture avec les détenus.

Armor TV était présent pour cette dernière rencontre, vrai point d’orgue du projet : les personnes détenues ont écrit des textes avec l’auteure, les ont mis en voix pour une lecture à voix haute avec l’artiste Delphine Bretéché, qui est intervenue lors de la dernière semaine, puis ils ont été enregistrés en lisant ces textes. Ce vendredi matin, l’émotion était palpable au moment de l’écoute de ces textes…

Voir le reportage d’Armor TV (de 0’36 à 2’44) : https://armortv.fr/index.php/st-brieuc/item/jt-du-06-06-2016?highlight=WyJ2aWxhaW5lIl0=

Les hommes contre les hommes

Dans le printemps, les fleurs jouent des coudes pour trouver la sortie, et partout j’ai vu des barreaux dans la ville, même dans le ciel, la pluie, comme une grille, quand elle tombe tout droit.

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J’ai pensé à vous en cherchant les couleurs.

Un soir, ça sentait le lilas, l’herbe coupée, et presque le rouge des cerises, la terre mouillée et la mousse au bas des murs. À hauteur de mes oreilles, des petits cris m’ont arrêtée : invisibles, au creux d’un vieux mur, des oisillons réclamant la becquée, sans doute sans plumes, tout juste vivants, tant leurs cris étaient infimes.

J’ai pensé à vous, aux fleurs que vous avez plantées dans vos cahiers, aux montagnes que parfois vous avez soulevées pour trouver les mots. J’ai couru vers la mer et marché longtemps sur le sable mouillé, sous l’averse j’ai attendu l’arc en ciel et j’ai marché à reculons pour ne rien manquer de la lumière dans mon dos, j’ai aussi pensé à reculons, tourné en rond dans ma tête et fait des nœuds, et encore je m’entends me taire – pourquoi, comment, je sais, c’est crétin, c’est vieux comme le monde, pourquoi, comment… les hommes contre les hommes ?

Comment on en arrive là, après des siècles, tant d’épopées, des millénaires, toujours, encore, les hommes contre les hommes ? Oui, c’est crétin, mais quand vous regardez la mer et tous les bleus, quand dans l’oreille le monde vous met une nichée d’oisillons sans plume et tellement la vie sous leur peau, il n’y a rien d’autre qui vient.

Les hommes contre les hommes – et si on inventait autre chose ?

Est-ce que ça marcherait si on faisait un pas en arrière ? Juste un pas, chaque fois qu’on rencontre un homme. Juste quelques secondes pour se mettre un peu dans sa vie, et alors on saura comment ça pique dans ses yeux, comment c’est serré dans ses poings, on saura ce que ça fait d’avoir la peau d’une autre couleur, de ne pas parler pareil, un pas en arrière et on saura un peu les petites peaux au coin des pouces qu’il s’arrache, on entendra comment résonnent les mots d’amour dans sa tête. Se mettre à la place de celui qui est derrière la porte, à la place de celui qui la ferme, de celui qui reste, celui qui part sans dire au revoir, celui qui prend la mer, à ta place à toi qui pleure ton père, à sa place à elle qui danse quand elle marche, à lui qui toujours se renfrogne.

Les hommes contre les hommes.

Comment on en arrive là ?
Parce que finalement, au départ, on était bien tous pareil ?

Laurence Vilaine

 

Laurence Vilaine interviewée par Cob FM pour la fin de sa résidence

http://podcast.cobfm.free.fr/?p=6455

Quartier Livre à Brest : les livres sont en place !

Le projet est relayé sur le portail des bibliothèques de Brest, partenaires de la maison d’arrêt de Brest, qui a mis en place un mobilier « Facile à lire » réalisé par Tortuedodouce, et mis en valeur par la compagnie Clakbitumes.

Consulter la page consacrée au mobilier brestois

S’accrocher à un brin d’herbe

 

Quand les voix montent, quand parfois un poing contre une porte, les pieds qui toujours traînent savates et les yeux dans les coins, les j’m’en-cogne qui se marmonnent, surtout quand fourgons et menottes, je m’entends me taire. On ne remonte pas le temps, ils se répètent. Si seulement on pouvait. Remords, regrets et tout le reste, le bateau, la moto, les copains, la grand-mère. Je m’entends me taire, on n’enferme pas les hommes, pour un peu je voudrais rester encore.

Certains midis, pour partir, je m’accroche à un brin d’herbe et à tous les pissenlits que je croise, je cours après les pétales des cerisiers qui s’envolent – hier, j’ai volé une rose dans un jardin.

Laurence Vilaine

La presse locale parle du projet !

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Le projet à BRESTLe livre pour s’évader de prison (article du 1er avril 2016)

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Le projet en Ille-et-VilaineDes comédiens contre l’illettrisme en prison (article du 29 février 2016)

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La presse professionnelle en parle !

Livres hebdos    Lectures libres en prison (article du 11 mars 2016)

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Logo actualitté   L’illettrisme en prison (article en ligne le 23 février 2016)

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Les fourmis se cachent de la pluie sous une fleur jaune

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Écrire quoi, proposer quoi ?

Je marche je marche quand je ne sais pas   Ne pas faire venir les mots qui fâchent   C’est quoi les mots qui fâchent   Les mots qui font mal   Ne pas les provoquer parce qu’écrire les mots qui font mal peut faire encore plus mal   Mais aussi ça soulage   Ça peut faire crier   Et pleurer – et s’ils pleurent je fais quoi, je ne sais pas moi, je fais quoi ?

C’était poisseux ce matin. Pas pareil. Et on le sait, même quand on ne sait pas comment c’est vraiment quand ça ne l’est pas comme ça.

De quoi on parle, on écrit quoi ?

Le genêt, ok, c’est joli le genêt et y en a plein la Bretagne, d’ailleurs c’est là qu’habite sa grand-mère et il nous parle d’elle qui le fouettait avec, ça fait un peu rire c’est bien, et puis ça sent bon, il s’en souvient, c’est vrai, on parle vanille et noix de coco, oui ça fait du bien, puis ça fait parler d’autre chose.
Surtout que tout le monde ne sait pas.
Y a des visages moins tendus que d’autres, y a des sourires comme d’habitude, mais y a le poisseux jusque devant les yeux qui colle comme la résine sur les doigts.

Au coin des pouces, y a les p’tites peaux qu’on s’arrache.

Je marche quand je ne trouve pas    Quand je tourne en rond dans ma tête    Je marche je marche je ne pense à rien    Les pensées décident seules    D’aller dans les arbres ou de passer sans les voir  –   bien sûr que je les ai vus    Les bourgeons dans le figuier    D’ailleurs je fais demi-tour et cueille un rameau    Mais je le lâche et je décampe   Le cœur au galop    Deux molosses après moi    Connards    Depuis quand ils aiment les figues    Les clébards  –  oh et puis ça va ça va    Connards    Je reviens sur mes pas.

C’est délicat, un bourgeon.
C’est émouvant, la petite feuille toute fripée dedans,
tu feras un beau figuier, tu sentiras bon.

Écrire quoi, proposer quoi ?

Les cœurs étaient trop gros pour les cages thoraciques, et les souffles pas bien longs, le poisseux collait sur les portes et dans les yeux de tout le monde des deux côtés des barreaux, ça colle partout des matins comme ça, pas de traces, pas d’explications, et pour le moins pire, quand il en reste, les p’tites peaux qu’on s’arrache.

Je regarde autour    Pas de molosses    Je cueille un souci    Du pétant    Du couchant au bout d’une tige    Des clochettes    Du myosotis    Des pervenches    Une grosse pâquerette un peu beaucoup passionnément    Tiens, du genêt

Écrire, proposer quoi ?

Je tourne en rond    Je fais des ronds    J’ai pas de vase    Je vide dans l’évier une bouteille de soupe de poisson – est-ce que les fleurs passent sous les portiques de surveillance ? C’est ridicule et de toutes façons les fleurs, c’est comme les oiseaux, on croit que ça fait écrire de la poésie, mais ça suffit pas. Comment on fait de la poésie avec ça, je sais pas. Peut-être en glisser quelques-unes, bien à plat dans un papier mouillé, ça se verra pas, est-ce que ça fait de la poésie des fleurs dans un papier – est-ce que ça peut aider à garder, au coin des pouces, un peu de sa peau ?

Peut-être    Je ne sais pas    Ça met de la couleur    Un peu de doux sur le poisseux    Avant de retourner dans le noir    De taper contre les portes pour dire la rage    Ils font ça    C’est le code    Le soir qui suit    Ils s’énervent    Ils rient jaune    On a mal    On a peur    On fout le waï    Quand y en a un de la maison    Qui a décidé de partir pour de bon    Juste avant le p’tit matin    Pour le jugement dernier    Direct.

   – Les fourmis se cachent de la pluie sous une fleur jaune : ça fait de la poésie, madame, si j’écris ça ?

Par Laurence Vilaine

Des murs jusqu’au ciel

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« Là où j’habite, la prison était en plein cœur de la ville, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu des gens marcher sur le trottoir qui la longeait, peut-être d’ailleurs qu’il n’y avait pas de trottoir. Je ne sais pas, j’étais enfant, le dimanche on allait voir ma grand-mère, et en voiture on passait devant. Chaque fois, je faisais le même pari dans ma tête : voir les murs jusqu’en haut par la vitre de la portière. Pliée en deux, cheveux au plancher, joue contre la cheville – mais jamais je n’ai  réussi. Le sang dans la tête en me relevant, je me promettais d’y parvenir le dimanche d’après, et regardais la prison toute entière par la lunette arrière. Les murs, oui, j’avais l’impression qu’ils touchaient le ciel – comme ma grand-mère quand elle levait très haut les coudes pour piquer les épingles dans son chignon ou très haut les bras pour chasser le chat de son carré d’asperges. Oui, les murs de la prison, quand j’étais enfant, ils touchaient le ciel.

Le ciel, ce matin, il est un peu mauve avec des bourrelets. Je le vois depuis là où j’écris et à travers les branches du cerisier ; c’est le mois de mai, il fait froid comme en hiver, sur les branches du bas seulement les premières fleurs font des bouquets.
C’est la première fois, tout à l’heure, dans cette maison où vous êtes. »

 

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