La compagnie Udre-Olik est intervenue en Ille-et-Vilaine pour déclamer des textes «Facile à lire» pendant des lectures impromptues sur un ton décalé dans divers lieux de détention (cours de promenade, atelier couture, école, gymnase…). Ils étaient présents le mardi 23 février (matin) à la Maison d’arrêt de Saint-Malo, le mercredi 24 février toute la journée au Centre pénitentiaire des hommes de Rennes-Vezin, et le vendredi 26 février (après-midi) au Centre pénitentiaire des femmes.


Philippe Languille, comédien, témoigne :
«À Vezin, c’était quatre interventions d’une heure, avec l’idée de mêler lecture et conversation, de créer ainsi une rencontre improbable. Et ça a fonctionné.»

Retour du comédien Philippe Languille sur ses lectures impromptues en prison

Philippe Languille, comédien de la compagnie Udre-Olik, est intervenu avec son acolyte Laurent Menez pour des lectures impromptues au sein des trois établissements pénitentiaires d’Ille-et-Vilaine dans le cadre du projet régional QUARTIER LIVRE de lutte contre l’illettrisme en prison. Il nous livre son retour sur cette « tournée théâtrale » pas comme les autres …
Interview réalisée par Gérard ALLE

Vraoum !… Vraoum !… Les voilà qui déboulent sur leurs mobs… Bip bip ! Bip bip ! Ils ouvrent. Sans gêne. Casqués, mais pas blindés, les voilà qui entrent dans les bureaux du Conseil général, dans une chambre d’hôpital, une médiathèque, une usine. Ils attaquent le bureau du PDG, les chiottes, le placard à balais. Même en prison, aucune porte ne leur résiste… Bonjour ! C’est Bip bip lecture, livraison de textes à domicile ! Depuis 1998, la compagnie rennaise Udre-Olik tente d’assouvir son immense désir de théâtre et de poésie par des lectures, des représentations, des interventions dans les murs et hors les murs. Philippe Languille, ôtez votre casque, s’il vous plaît. Tout cela est-il sérieux ?  

« Quand je suis revenu à Rennes, en 1998, la bibliothèque centrale m’a demandé de travailler à une lecture sur le thème « Rire à gorge déployée ». Il m’a fallu trouver un nom. Udre-Olik, c’est dans l’esprit d’Alfred Jarry. Il est toujours tout près de moi, Jarry, comme Alphonse Allais. Rappelons-nous que quand ils ont écrit ça, c’étaient des jeunes pleins de jus, et je ne peux m’empêcher de faire la relation avec des jeunes auteurs d’aujourd’hui. J’aime mélanger classique et contemporain. Et travailler avec des auteurs vivants ! »

Vraoum !

Le bruit du moteur de la mobylette n’étouffe pas les mots

« J’ai toujours des aphorismes en tête. En ce moment, il y a celui de Philippe Avron, un comédien qui m’a beaucoup inspiré dans mon travail : « Le regard du troupeau est unique, mais ses bouses sont multiples. » Le sourire, pour dérider les visages. Ou le rire franc, avant d’amener de la profondeur dans la discussion. Même le rire peut être profond, mais il ne faut pas trop le dire, c’est mal vu. »

L’amour du texte

Et l’humour pour ouvrir des portes

Mais pourquoi toutes ces portes sont-elles fermées ?

« Je pense à une autre citation, de Stanislas Witkiewicz, celle-là : « Tous ces bedonnants cigarifiés qui vous lâchent dessus leur chiasse mentale. » Il faut voir comment on oublie vite l’histoire, par la volonté des classes possédantes qui cherchent à nous rendre aveugles, et comment cette minorité au pouvoir a peur des minorités agissantes. Julos Beaucarne, le poète et chanteur belge dit : « Tout est toujours à recommencer. » Alors, il faut revisiter les textes pour ne pas oublier. Les auteurs qui resurgissent dans mon travail me revivifient. Cet amour du texte, il n’est pas dissocié de mon travail de comédien. Le théâtre, la langue, le langage, la poésie, la musique et les musiciens, tout ça participe de la même chose. »

La mobylette, pour foutre le camp

Et la salle de théâtre

Pour habiter

«  Quand j’arrive au théâtre, pour y jouer La nuit des rois, par exemple, en ce moment, je suis heureux. Je regarde le plateau, les fauteuils encore vides. Je me sens bien. Je me sens chez moi. Même si je sais que c’est difficile d’aller au théâtre aujourd’hui, si on n’est pas abonné. Même moi, j’ai du mal à trouver des places. Alors, il faut aussi aller vers les gens. Quand je roule en mobylette pour aller livrer des textes, je découvre des paysages, je rencontre des gens chez eux, j’explore de nouveaux paysages humains. J’ai besoin des deux. Les expériences qui consistent à collecter de la parole vivante et à la transformer par l’écriture, ça aussi, je trouve que c’est très intéressant. Tout ce qui peut faire quitter l’écran de la télé. Dans les années 1980, j’étais jeune comédien, on parlait beaucoup de décloisonnement. Entre les disciplines, aussi. Je suis fils de petit paysan, alors la poésie, c’est naturel, pour moi, c’est le terreau dans lequel je jardine. A l’époque, je me suis mis à l’Aïkido, à la danse contemporaine, et j’ai jamais lâché ça. On inventait de nouvelles formes, plus ouvertes, comme le nouveau cirque. Mais le corps, c’est vital, c’est le silence, la présence, l’incarnation de tout ça. Je ne peux pas séparer ma cervelle de mes jambes. Il faut ajouter le bon vin aussi, c’est important. Dans les années 1990, on est passé à la transversalité des disciplines, mais pas administrativement : chacun est resté dans son domaine. Aujourd’hui, je crois que l’esthétique a pris trop d’importance. On assiste à une forme de re-cloisonnement. »

A l’écoute du texte

Les visages se dérident

Un détenu prend la parole

« Je suis intervenu plusieurs fois en prison, pour des ateliers de théâtre et des lectures. Bien sûr, c’est toujours un peu rock’n roll, mais faut pas avoir peur de se prendre des vents. Ces interventions dans le cadre de Quartier Livre, dans les établissements pénitentiaires, ça a été très fort, pour moi et Laurent Ménez, mon acolyte. Mais je dois tirer un grand coup de chapeau à tous ceux qui ont encadré cette opération. C’est essentiel. Sans cela, ça ne marche pas. Quand on a déboulé sur le terrain de foot, ou dans le cours de chorale avec nos casques de mob, à Saint-Malo, c’était pas gagné ! Nous avons expérimenté des formes différentes. A la prison des femmes, neuf rendez-vous d’un quart d’heure, c’était facile à mettre en œuvre, parce que c’est un établissement dans lequel on peut être très réactif. Pratiquement, on a une idée et on peut l’essayer tout de suite. A Vezin, c’était quatre interventions d’une heure, avec l’idée de mêler lecture et conversation, de créer ainsi une rencontre improbable. Et ça a fonctionné. »

On ouvre une petite porte

Et c’est toute la littérature

Qui s’engouffre

« Je me souviens d’une intervention Bip bip comme ça, en mobylette, à Rouen, dans un foyer d’adultes en difficultés. On est venus. On a lu des textes simples. Et on a déclenché un fou rire. Ils nous ont demandé de revenir le lendemain. Et là, on s’est assis autour d’une table et on leur a lu Michaux et Mallarmé. On a ouvert une petite porte et le flot de la littérature a pu s’engouffrer. L’expérience Facile à lire va dans ce sens. Ces livres permettent de décomplexer et décontracter les gens. L’école ne nous apprend pas à écouter et regarder une œuvre, en étant un simple réceptacle. Avec Facile à lire, les gens ne se demandent pas est-ce que c’est pour moi, ou est-ce que ce n’est pas pour moi. Le travail de comédien vient en appui, pour leur ôter ça de la tête et les mettre en état d’écoute. J’aime lire. Je suis prêt à bien d’autres expériences pour faire partager cet amour du texte et ouvrir d’autres portes. »

Vraoum !…

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