Dans le printemps, les fleurs jouent des coudes pour trouver la sortie, et partout j’ai vu des barreaux dans la ville, même dans le ciel, la pluie, comme une grille, quand elle tombe tout droit.

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J’ai pensé à vous en cherchant les couleurs.

Un soir, ça sentait le lilas, l’herbe coupée, et presque le rouge des cerises, la terre mouillée et la mousse au bas des murs. À hauteur de mes oreilles, des petits cris m’ont arrêtée : invisibles, au creux d’un vieux mur, des oisillons réclamant la becquée, sans doute sans plumes, tout juste vivants, tant leurs cris étaient infimes.

J’ai pensé à vous, aux fleurs que vous avez plantées dans vos cahiers, aux montagnes que parfois vous avez soulevées pour trouver les mots. J’ai couru vers la mer et marché longtemps sur le sable mouillé, sous l’averse j’ai attendu l’arc en ciel et j’ai marché à reculons pour ne rien manquer de la lumière dans mon dos, j’ai aussi pensé à reculons, tourné en rond dans ma tête et fait des nœuds, et encore je m’entends me taire – pourquoi, comment, je sais, c’est crétin, c’est vieux comme le monde, pourquoi, comment… les hommes contre les hommes ?

Comment on en arrive là, après des siècles, tant d’épopées, des millénaires, toujours, encore, les hommes contre les hommes ? Oui, c’est crétin, mais quand vous regardez la mer et tous les bleus, quand dans l’oreille le monde vous met une nichée d’oisillons sans plume et tellement la vie sous leur peau, il n’y a rien d’autre qui vient.

Les hommes contre les hommes – et si on inventait autre chose ?

Est-ce que ça marcherait si on faisait un pas en arrière ? Juste un pas, chaque fois qu’on rencontre un homme. Juste quelques secondes pour se mettre un peu dans sa vie, et alors on saura comment ça pique dans ses yeux, comment c’est serré dans ses poings, on saura ce que ça fait d’avoir la peau d’une autre couleur, de ne pas parler pareil, un pas en arrière et on saura un peu les petites peaux au coin des pouces qu’il s’arrache, on entendra comment résonnent les mots d’amour dans sa tête. Se mettre à la place de celui qui est derrière la porte, à la place de celui qui la ferme, de celui qui reste, celui qui part sans dire au revoir, celui qui prend la mer, à ta place à toi qui pleure ton père, à sa place à elle qui danse quand elle marche, à lui qui toujours se renfrogne.

Les hommes contre les hommes.

Comment on en arrive là ?
Parce que finalement, au départ, on était bien tous pareil ?

Laurence Vilaine