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« Là où j’habite, la prison était en plein cœur de la ville, je n’ai pas le souvenir d’avoir vu des gens marcher sur le trottoir qui la longeait, peut-être d’ailleurs qu’il n’y avait pas de trottoir. Je ne sais pas, j’étais enfant, le dimanche on allait voir ma grand-mère, et en voiture on passait devant. Chaque fois, je faisais le même pari dans ma tête : voir les murs jusqu’en haut par la vitre de la portière. Pliée en deux, cheveux au plancher, joue contre la cheville – mais jamais je n’ai  réussi. Le sang dans la tête en me relevant, je me promettais d’y parvenir le dimanche d’après, et regardais la prison toute entière par la lunette arrière. Les murs, oui, j’avais l’impression qu’ils touchaient le ciel – comme ma grand-mère quand elle levait très haut les coudes pour piquer les épingles dans son chignon ou très haut les bras pour chasser le chat de son carré d’asperges. Oui, les murs de la prison, quand j’étais enfant, ils touchaient le ciel.

Le ciel, ce matin, il est un peu mauve avec des bourrelets. Je le vois depuis là où j’écris et à travers les branches du cerisier ; c’est le mois de mai, il fait froid comme en hiver, sur les branches du bas seulement les premières fleurs font des bouquets.
C’est la première fois, tout à l’heure, dans cette maison où vous êtes. »